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La petite fille qui ne voulait pas grandir… Nouvelle Fantastique

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Printemps 2019

Le jour J approche. Le jour du déménagement. Margot range son grenier, juge l’usage potentiel de tout ce bric à brac, accumulé à l’étage avec les années, avant aiguillage : carton ou poubelle. Une pile de revues délavées pour la seconde. Un vieux réchaud à gaz pour le premier. Margot trie et trie, entre deux éternuements : la poussière omniprésente des souvenirs emplit l’air en volutes qui scintillent dans les rais de lumière, filtrés par les aérations du toit.

Soudain, la jeune femme retrouve un vieux cartable qui sent bon la nostalgie : de vieilles photographies de famille, soigneusement conservées dans des boîtes à biscuits en fer, trois pièces de 100 F commémoratives, une petite cuillère aux couleurs de l’Angleterre, des cartes postales de Turquie, de Taïwan ou d’Australie. Elle ne peut s’empêcher d’exhumer ces vieilleries. Un « mamie Andrée qui t’aime » signe toutes les cartes. Margot puise un plaisir masochiste à relire ces chroniques futiles de voyages effacés par le temps. Parallèlement, elle tente de repousser les souvenirs douloureux qui les accompagnent.

Au fond du cartable, des bouts de tissus tachés enveloppent un épais trésor. Le cœur de la jeune femme tambourine déjà dans sa poitrine et elle se demande si elle pourra supporter encore davantage de chagrin mêlé de plaisir. Elle défait les chiffons et en extirpe un livre.

Un gros livre à la couverture épaisse, imitation cuir, arborant en lettres d’or : « Trésors de la littérature enfantine ». Une larme glisse sur la joue de la jeune mère de famille et s’écrase sur l’ouvrage qu’elle serre contre son cœur. A ses enfants, elle raconte de mémoire de pâles imitations des histoires que sa propre grand-mère rendait si vivantes quand elle était petite…

***

 

Automne 1997

— Viens, petite fille.

— Non.

— Pourquoi ?

— J’ai mal…

— Ce n’est pas possible, tu ne peux pas avoir mal, ici…

L’intéressée leva la tête et observa la main aimablement tendue par l’impertinent. L’un des nains de Blanche-Neige, sans aucune ressemblance avec l’image du dessin animé de Walt Disney. Un nain qui rappelait un homme tout à fait ordinaire, quoique plus petit, habillé d’une tunique brune à la ceinture de laquelle pendait une pioche. La fillette réalisa tout à coup qu’effectivement, la douleur s’était enfuie.

— Je suis dans un rêve ? demanda-t-elle.

— Non, pas du tout.

— D’un autre côté, tu ne vas pas dire le contraire. Mais si je n’ai pas mal, ici, alors je veux bien y rester. Où sont les autres ?

— Quels autres ?

— Les nains !

— Ah ! A la maison, avec Blanche-Neige. Tu veux la rencontrer ? Elle est vraiment très belle et très gentille, tu sais.

La petite fille suivit son guide jusqu’à la chaumière qu’il occupait avec ses frères. Un grand cheval immaculé broutait tranquillement dans la clairière. Blanche-Neige et son prince prenaient le thé et discutaient joyeusement avec leurs amis. Ils proposèrent une tasse à la nouvelle venue qui accepta de bon cœur. Bavardages et rires emplirent la maisonnée tandis que la fillette buvait les paroles de ses hôtes. Elle prenait un tel plaisir à cette compagnie volubile qui lui racontait tant d’anecdotes sur Aurore ou le vilain petit canard. Dans l’après-midi, le chat botté se joignit même à eux, accompagné de Poucelina, perchée sur son épaule et ils leur confièrent des nouvelles toutes fraîches de Peau d’Ane.

Alors que le soleil s’effaçait à l’horizon, la petite fille sentit la torpeur la gagner.

— Je vais devoir y aller, déclara-t-elle à l’assemblée.

Tous protestèrent mais elle parvint à les raisonner et leur assura de revenir plus tard. Après moult remerciements et promesses, elle finit par quitter la chaumière, guidée par le chat botté dont les cabrioles incessantes lui arrachaient d’incontrôlables fou rires, malgré sa fatigue.

***

Hiver 1996

Margot écoutait religieusement la voix chaude de sa grand-mère dont les paroles dessinaient un univers magique et coloré peuplé d’animaux loquaces, de princesses et de sorcières, d’aventures fantastiques. Elle avait hâte de pouvoir un jour pénétrer ce monde toute seule. Sa mère lui avait promis que bientôt, elle irait à l’école pour apprendre à lire. Ainsi, elle pourrait se débrouiller toute seule avec le grand livre de contes de sa grand-mère. D’un autre côté, Margot s’inquiétait : tous ces personnages auraient-il encore autant de souffle sans mamie pour leur insuffler la vie ?

Mamie Andrée arrêta sa lecture alors que Peter Pan se trouvait face à face avec l’horrible capitaine Crochet.

— C’est fini pour ce soir, ma chérie. Tu auras la suite demain…

— Oh mamie ! S’il te plaît !

— Il est tard, il faut se coucher. Plus vite tu dormiras, plus vite tu pourras retrouver le beau Peter dans tes rêves.

C’était toujours ainsi. Mamie donnait vie aux contes et leurs personnages féeriques venaient visiter Margot pendant la nuit qui suivait. La fillette avait dansé avec Cendrillon, randonné sur l’île aux Trésors, bataillé farouchement aux côtés de Matthias à l’abbaye de Rouge-Muraille et joué à cache-cache avec Tom et Hatty dans leur jardin de minuit. Elle connaissait Alice, le lapin blanc et le chapelier fou, Mowgli et Baloo, Merlin et Moustique. Que de visiteurs nocturnes pour égayer les songes d’une petite fille ravie. Margot aimait énormément dormir chez sa grand-mère…

***

Printemps 2019

Les souvenirs affluent… Les odeurs, d’abord… Celles des draps, frais, séchés dehors, qui conservaient le parfum des fleurs de prairie. Les effluves de cuisine, du chocolat chaud, le matin, accompagné de ses tartines grillées. Le calme de cette maison de campagne, au silence étrangement rassurant. La quiétude des après-midi passées sous l’ombre du tilleul, dans la cour, couchée sur une couverture rêche. Le goût suave des bonbons cachés dans le buffet.

Et bien sûr, les personnages des contes. Mamie Andrée leur donnait tellement de substance que Margot les voyait. Pas comme dans les dessins animés, non, mais comme ils étaient vraiment, comme dans le Livre. Margot se souvient de son trouble à l’égard de Peter, ce jeune garçon si souriant, aux longs cheveux blonds et à l’air si… mature. Margot en rirait presque. Elle ferme les yeux. Les années n’ont pas effacé les traits de ce premier amour. Elle revoit très clairement ses voyages à travers les contrées féeriques, les décors en technicolor qui ont bercé son enfance, ses amis et compagnons de route. Une digue est rompue.

***

Automne 1997

Les malheurs abandonnés loin derrière elle, la petite fille fendait la mer sur sa monture fantastique. Elle riait aux éclats, imitée par la sirène qui nageait à ses côtés.

— Plongeons ! cria cette dernière.

La fillette prit peur et aspira une grande goulée d’air. L’hippocampe qu’elle chevauchait s’enfonça sous les eaux à la poursuite de la princesse des océans. La cavalière crut un instant mourir noyée, jusqu’à ce que sa guide la rassure :

— Tu ne vas pas te noyer, tu verras, tu ne crains rien.

Effectivement, l’intéressée ouvrit la bouche et réalisa qu’elle pouvait respirer normalement. Soulagée, folle de joie, elle talonna son cheval de mer.

Les deux amies glissaient sous l’eau telles des étoiles filantes. La petite fille découvrait les merveilles de ce monde aquatique : le château du Roi et ses jardins coruscants, les tours de corail aux polypes fleuris, les allées, bordées d’hydraires, qui plongeaient vers les fonds d’un bleu infini. De sémillants dauphins les accompagnèrent un moment, remplacés plus tard par une majestueuse famille de baleines. Les voyageuses plongèrent dans les abysses, voltigèrent entre les gorgones, dansèrent aux côtés de murènes, bavardèrent quelques temps avec un vénérable napoléon. La petite fille ne souhaitait pas quitter les lieux. Pourtant, il le fallait…

***

Printemps 1997

Margot tenait fermement la main de maman. Celle-ci était très triste. Elles grimpaient le grand escalier qui menait à la maison de mamie. Pour la première fois de toute son existence, Margot entra chez sa grand-mère en son absence : maman avait les clés.

Aucun effluve de pâtisserie ou de rôti pour les accueillir. Le silence.

Les odeurs familières d’essence de verveine, de fleurs fraîches et de pots-pourris imprégnaient toujours les lieux. Comme d’habitude, l’ordre et la propreté régnaient dans la demeure obscurcie par les persiennes des volets. Margot retrouvait bien l’endroit tel qu’elle le connaissait, avec les photographies d’elle et de ses cousins aux murs, les porcelaines peintes exposées sur les buffets, les livres dans la bibliothèque dont le roi était sans conteste le grand livre de contes relié de cuir. Mais mamie Andrée manquait.

La main de maman serra presque douloureusement celle de Margot.

— Nous allons prendre quelques affaires pour mamie et après, nous irons la voir à l’hôpital, ma chérie…

La petite fille avait envie de pleurer car même si la voix de maman ne tremblait pas, des larmes coulaient sur sa joue.

***

Automne 1997

La fée voletait en tous sens, abandonnant de la poussière d’or qui tombait en paillettes scintillantes. La fillette débordait de joie.

— Arrête de faire la folle ! demanda-t-elle en riant à Clochette.

Celle-ci obtempéra et vint se poser sur son épaule. A l’oreille, elle lui chuchota :

— Il arrive…

Enfin… Peter Pan venait la visiter et ils allaient pouvoir se rendre au Pays Imaginaire… La petite fille avait tellement hâte. Elle rêvait depuis si longtemps de rencontrer les enfants perdus, le crocodile, les Indiens et même le terrifiant capitaine Crochet.

Toutefois, elle savait qu’il s’agissait de son dernier voyage. Or il lui restait encore une tâche à accomplir avant de partir.

— Clochette, je t’en prie, je dois m’absenter une toute dernière fois. Dis à Peter de m’attendre encore un peu…

***

Margot n’aimait pas l’hôpital. L’endroit sentait les médicaments, il y régnait une ambiance pesante, les conversations se faisaient à voix basse. Et la fillette ne voulait pas voir sa grand-mère. Elle n’était pas certaine d’en avoir le courage. Elle lui manquait, pourtant, car elle vivait ici depuis des mois… Mais dès que maman quittait la chambre, elle pleurait. Margot préférait rester avec papa. Cette fois, quand sa mère sortit, les larmes taries lui avaient rougi les yeux.

— Ma chérie, mamie Andrée voudrait te voir… Tu sais, c’est peut-être la dernière fois…

La voix de maman devint un coassement poignant de douleur. Margot, tétanisée, les yeux brillants, se leva et poussa la porte.

Mamie l’attendait dans le lit. La maladie la rongeait tellement que la fillette eut du mal à la reconnaître. Elle se mit à pleurer. Quand mamie parla, ce fut toutefois avec sa voix rassurante, celle des histoires.

— Ma petite… Ne pleure pas… Tu sais quoi ? Peter va venir me chercher.

— Peter Pan ?

— Oui. Je viens de voir la fée Clochette, elle m’a dit qu’il arrivait. Il va m’emmener au Pays Imaginaire ! Mais je ne voulais pas partir sans te dire au revoir. Et… je veux te confier le Livre. Garde le précieusement, comme ça, plus tard, nous pourrons nous retrouver là-bas…

***

La petite fille laissa la douleur et la fatigue derrière elle. Un jeune homme aux longs cheveux blonds l’attendait, tout sourire.

— Bonjour, Peter.

— Bonjour Andrée. Tu es prête à partir pour le Pays Imaginaire ?

— Oui. Je te suis.

Le garçon s’envola alors et la fillette le suivit dans les airs, heureuse et soulagée.

***

Printemps 2019

Margot peut encore entendre la voix de sa grand-mère. Même à l’orée de la mort, malgré la vieillesse et la maladie qui l’avaient assiégée des mois durant, mamie Andrée gardait les pensées tournées vers ses héros de contes de fée. Quoi de plus naturel que Peter Pan, son préféré, ne vienne la chercher pour son dernier voyage ? Pour la première fois depuis plus de vingt ans, la mère de famille ouvre le Livre. Elle n’en avait jamais trouvé la force auparavant. Les mots semblent lui sauter au visage, inconnus et pourtant si familiers, tous portés par la voix de mamie Andrée.


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