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Un trésor de fée – Nouvelle de Fantasy

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— Abracadabra !

Rien ne se passa.

— Alakazam !

Toujours rien.

L’enveloppe au papier jauni demeura impassible, posée sur la table de bois brut mal équarri.

— Siouplémersi !

Herbert braqua un œil noir sur le sceau rose bonbon acidulé qui le narguait en refusant de se décoller.

Il avait tout essayé. D’abord, l’ouvre lettre, normal. Après avoir cassé trois lames et plié une paire de ciseaux, il s’était décidé à changer de tactique. Il avait alors jeté l’enveloppe dans le poêle à salamandre à la chaleur chiche. Le papier et la cire rose avaient osé le défier : ils résistaient même aux flammes. Là, Herbert s’était emporté et d’un geste brutal, avait sorti la lettre afin de la déchiqueter de ses crocs et de ses griffes. En vain. Il n’avait réussi qu’à se déchausser une dent. Il ne lui restait que la magie pour en venir à bout… Alors, il avait prononcé d’une voix rageuse tous les mots magiques qu’il connaissait. Jeu, set et match.

 

Herbert se jeta dans l’unique fauteuil de la pièce et, morose, contempla l’enveloppe. Le sceau arborait une ligne verticale et deux ellipses de chaque côté. La représentation stylisée d’une fée. Cette marque indiquait clairement qu’il s’agissait de la correspondance entre deux de ces créatures. Herbert releva les yeux et observa son taudis.

La table, jonchée de détritus, en occupait la plus grande surface, qu’elle se disputait avec le poêle, hérité de sa mère. Dans un coin traînait une paillasse odorante. Un seau recueillait l’eau d’un lavabo fêlé, collé au mur, à côté d’un placard dont la porte bringuebalait et qui exhalait des effluves fétides. Herbert soupira. La chance avait déserté la famille Loire depuis huit générations, quand une terrible sorcière avait maudit son aïeul, Godefroi.

Il se leva lourdement, ramassa des déchets sur la table, puis ouvrit la trappe inférieure du poêle et les y jeta. Il n’attendit même pas pour voir si la salamandre grabataire s’en repaissait. Cela faisait longtemps que la créature peinait à chauffer les lieux de ses flammes. Une salamandre se renouvelait au moins toutes les deux générations, et celle-ci datait de la dot de son arrière-grand-mère. L’acquisition d’une fringante coûtait toutefois si cher…

 

Il avait trouvé la lettre la veille, à la nuit tombée, dans une poubelle, tandis qu’il fouillait à la recherche de nourriture. Le sceau des fées est un heureux présage. Elles aiment les trésors plus qu’elles-mêmes, et ne peuvent s’empêcher de s’écrire les unes aux autres pour bavasser des dernières richesses amassées… Tout le monde le sait. Le cœur battant, Herbert avait tenté de déchirer l’enveloppe dans la rue et, face à sa résistance, il l’avait ramenée chez lui, afin de réfléchir au moyen de l’ouvrir.

Désormais, il devait se rendre à l’évidence : la magie des fées restait puissante. Ses espoirs de retrouver le trésor secret d’une de ces créatures s’étiolaient. Herbert se décida finalement à faire taire les protestations de son estomac. Il fourra la lettre dans une poche de sa redingote élimée – noire à l’origine, aujourd’hui grise à pois de couleurs indéfinissables – puis quitta son appartement.

 

***

 

Attachez vos ceintures, préparez-vous au décollage avec Blanche Airlines… C’est parti pour le Grand Voyage ! La fusée s’envole à l’assaut du septième ciel, la banlieue rapetisse, les soucis s’éteignent, les températures s’emballent. On quitte le système solaire, les dernières planètes dépassées, on approche d’une étoile, la chaleur monte, la lumière aveugle, des étoiles, éclairs lumineux, pleins d’étoiles, monter, monter, plus haut, oui, oui, OUI ! Et c’est le Flash !

Tout tournoie, le corps s’arque, le plaisir fuse, feux d’artifice du bien-être !

Puis vient la sérénité… Le calme succède tout naturellement à la tempête, tandis que reflue la puissante vague de plaisir qui a annihilé les sens. Les muscles se relâchent les uns après les autres, les angoisses sont balayées, une paix inébranlable règne. La fusée en orbite autour d’étoiles mouvantes laisse contempler l’immensité de cet univers infini… Le temps s’écoule lentement dans ce climat d’intense quiétude et d’euphorie…

Soudain, la fusée retombe. Le temps accélère de nouveau. Elle repasse les étoiles, les températures chutent, les lumières s’éteignent… Notre soleil au loin. Passage de Saturne. Mars. Retour sur Terre. Descente en piquée. Banlieue sordide. Rues sombres, jaunâtres. Une porte, un bar crasseux. Grande fatigue. Estomac tordu par la faim. Douleur au niveau des tempes.

 

Avenença s’écroula sur la table. Sa seringue roula avant de tomber sur le sol carrelé avec un cliquetis à peine audible. L’odeur de vinaigre de la poudre blanche se faisait moins intense, mélangée à celle des corps mal lavés et de la nourriture périmée. Les yeux grand ouverts, Avenença haletait, une bave mousseuse au coin des lèvres, sans accorder d’attention aux autres clients.

Elle tendit une main tremblante vers la chope de bière aigre qui reposait précairement non loin de son nez. Elle loupa trois fois l’anse avant de réussir à l’empoigner. Quand elle voulut avaler une gorgée, toujours avachie, elle en répandit partout. Elle s’en moquait bien. En fait, elle se moquait de tout.

— Ma petite dame, nous fermons…

Avenença tourna la tête et tenta de focaliser sur celui qui avait parlé. C’était bien laborieux. Elle finit par reconnaître la forme grotesque du tenancier qui la dominait de toute sa hauteur.

— Et alors ? répondit-elle d’une voix pâteuse.

 

Avenença atterrit violemment sur les pavés. Les videurs l’avaient jetée sans aucun ménagement. Les larmes aux yeux, elle se releva et se massa les fesses tout en avançant d’une démarche chaloupée dans les rues des quartiers sensibles de Kerkav. Elle s’appuya contre un réverbère à la lueur blafarde, toujours accompagnée de cette insistante odeur de vinaigre qui lui donnait tant envie de se taper un nouveau flash. Inconsciemment, elle chercha à battre des ailes pour s’élever et rentrer au foyer. Depuis très longtemps, ses moignons diaphanes ne suffisaient plus à soulever ses kilos superflus. Des sanglots pitoyables l’agitèrent et elle s’affala au pied du réverbère.

 

***

 

Herbert se promenait au hasard des ruelles trop lumineuses de Kerkav. Il humait l’air à la recherche de nourriture, guettant l’odeur douceâtre de la putréfaction qui annonçait des poubelles pleines, sans grand succès. Il n’était pas le seul à courir après cette manne providentielle. Les pauvres hères envahissaient la cité souterraine.

Soudain, des ronflements attirèrent son oreille. En cherchant autour de lui, il trouva une petite forme trapue et crasseuse, avachie sous un réverbère. Il dut plisser les yeux pour ne pas trop souffrir de la lumière intense. Herbert se rapprocha de la créature endormie, dont il émanait un mélange d’alcool et de… vinaigre ? Celui-là, il ne carbure pas qu’à la bibine…

 

***

 

Avenença rêvait. Son prince charmant revenait vers elle et s’excusait de l’avoir abandonnée. Il ne pouvait pas vivre loin d’elle, il se repentait et… Quelqu’un la secoua sans ménagement. Elle grommela. Déjà, les souvenirs de ce rêve s’effilochaient et il ne lui restait que le goût amer du retour à la réalité. Et celui plus âcre et plus présent, sur sa langue pâteuse, de l’alcool. La personne qui la secouait s’arrêta enfin et elle crut pouvoir retourner à ses songes. Mais bien au contraire, une main se glissa dans ses poches pour une fouille méthodique.

Un sursaut d’indignation enfla en elle. C’était une émotion qu’elle n’avait pas éprouvée depuis des années… Elle ouvrit les yeux. Avenença ne distinguait que deux billes rouges plantées dans un visage de ténèbres qui la surplombait. Elle poussa un hurlement strident et s’accrocha au réverbère pour se redresser.

— Qui êtes-vous ? s’écria-t-elle d’une voix qui montait trop vers les aigus.

Ses yeux s’accoutumaient à l’obscurité que la lumière ténue du luminaire perçait difficilement, et elle distingua une silhouette massive où brillaient toujours deux rubis malfaisants.

— Je voulais juste vous aider… grommela l’être.

La voix d’Avenença monta encore d’une octave :

— Me détrousser, oui ! Ou pire…

La créature ricana.

— Faudrait-il que tu possèdes quelque chose. Tes poches sont vides et t’es franchement pas une beauté.

Avenença accusa le coup en bombant le torse en signe de défi. L’effet fut gâché quand, lâchant le réverbère, elle chancela. La créature lui apparaissait plus distinctement : un corps râblé, des bras qui descendaient trop bas, une face au nez épaté et ces yeux incarnats…  Un troll !

 

***

 

Herbert s’interrogeait furieusement sur cette créature pitoyable accrochée à son réverbère et qu’il surplombait d’au moins trois têtes. Ce devait être une femelle, habillée d’une robe, autrefois blanche, qui enserrait ses bourrelets adipeux et aurait mérité une crémation. Ce n’était pas une nymphe – trop grosse – ni une succube – trop laide – ni une fée – trop grande – ni une dryade – trop pâle… Quand elle lâcha le réverbère et chancela, Herbert n’esquissa même pas un geste pour l’aider. Au contraire, il demanda sèchement :

— T’es quoi ?

Une vague de terreur passa dans les yeux de la créature, suivie d’un éclat qui évoquait de l’indignation.

— On dit qui, d’abord, pour une dame…

Herbert réprima un ricanement.

— T’es qui, alors ?

— Je… Avenença la fée, et vous êtes ?

Il écarquilla les yeux. Il avait entendu parler de fées qui avaient trop fricoté avec les humains et qui en avaient pâti, mais jamais il ne se serait attendu à de telles mutations… Les fées étaient sensées être petites, belles, gracieuses et, surtout, riches. Avenença répéta sa question, oubliée du troll :

— Vous êtes ?

— Ravi ! s’exclama Herbert, découvrant les dents en guise de sourire.

La fée opéra un retrait prudent.

— Un peu idiot aussi, non ? C’est quoi votre nom ?

— Ah ! Loire. Herbert Loire.

 

Le troll observa la fée durant de longues secondes et celle-ci soutint stoïquement son examen. Soudain, il prit sa décision. D’un geste vif, il l’attrapa et la cala sur son épaule. Sur le coup, surprise, Avenença ne lâcha pas un son. Puis elle se mit à hurler comme une vierge effarouchée en tambourinant sur le dos au cuir épais de son tourmenteur. Ce dernier s’approcha du réverbère et, d’un geste sec, pivota son épaule de telle sorte que le paquet gigotant entre en collision avec. Un grand « clong » résonna dans la ruelle déserte, mettant une fin abrupte aux cris et aux coups de la fée. Elle grommelait encore, alors pour faire bonne mesure, Herbert lui tapa une nouvelle fois le crâne. Avenença devint aussi inerte qu’un sac à patates, et probablement bien plus lourde.

Il l’emmena à son appartement miteux sans perdre de temps. Arrivé à la porte mangée par les vers, il remarqua une lettre plaquée sur le bois à l’aide d’un poignard au long manche de corne, qui disait :

 

« Loire, tu as deux jours pour payer ton loyer, sinon tu es un troll mort.

Signé : Teben, ton propriétaire excédé par tes impayés. »

 

Herbert frémit. Teben était un ogre aussi redoutable que pingre, qui mettrait sans hésitation sa menace à exécution. Pourtant, il n’avait que trois mois de retard… Avertissement à ne pas prendre à la légère, car en bon parrain kerkavien, l’ogre tuait pour moins que ça. Le troll soupira en entrant dans son nid douillet et lâcha la fée qui s’écroula au sol avec un « plonc » sonore. Puis il s’assit sur sa paillasse et attendit, regrettant presque d’avoir cogné si fort.

Il dodelinait de la tête et luttait contre le sommeil quand Avenença se mit à marmonner. Elle se tâta le crâne tout en se redressant doucement. Herbert prit les devants avant qu’elle ne crie :

— Ici, tout le monde se fout de ce qui peut bien arriver aux autres. Alors, si tu veux hurler, vas-y, ne te gêne pas.

La fée darda des yeux haineux sur le troll.

— Que me voulez-vous ? Profiter de mon corps, me violer, vous emparer de force des douceurs de mon enveloppe charnelle, me retirer ma vertu…

Herbert éclata de rire. La fée ferma la bouche, serra les mâchoires et plissa les yeux.

Brusquement, le troll se tut et énonça d’une voix sèche :

— Je te l’ai déjà dit, tu es bien trop laide. Quant à ta vertu, laisse moi rigoler ! Non. J’ai un courrier à ouvrir et je n’y arrive pas. Je pense que tu peux m’aider…

— Tu me donnes quoi en échange ?

— Ta vie.

La fée sourit sans détacher ses yeux de ceux du troll.

— Tu rigoles ? Elle vaut rien, de toutes façons… A la limite, ça m’arrange, j’ai même pas le courage d’y mettre fin toute seule.

Herbert fronça ses sourcils broussailleux et se gratta la tête. Il n’avait pas envisagé une telle réponse.

— Tu voudrais quoi en échange ?

— Ah ! Si tu pouvais me ramener mon fiancé…

 

***

 

Avenença se tenait sur une avancée de roche qui surplombait un bâtiment à l’architecture élégante et dont partaient des cabines qui se balançaient sur leur câble au gré d’un vent imaginaire, avant de se perdre dans l’obscurité lointaine, au-dessus d’un océan de ténèbres. Le téléféerique. Une invention des fées qui avait permis au Petit Peuple de se retrancher au cœur de la terre, loin des humains et de leur foi déclinante. L’unique voie permettant de quitter Kerkav. Cela faisait déjà des années que la fée l’avait emprunté, catastrophée, après que son jeune et bel amoureux l’ait laissée tomber pour une petite paysanne aux rondeurs moins prononcées. Elle n’avait jamais eu les moyens de payer le billet de retour, et n’était pas sûre d’en avoir envie. La décadence de la cité souterraine s’harmonisait parfaitement avec celle de son âme.

Le troll l’avait prise au mot. Quand elle lui avait révélé qu’il s’agissait d’un homme habitant à la surface, il n’avait pas eu l’air surpris. Très simplement, il lui avait proposé de prendre le téléféerique, de trouver son jeune et bel amant, puis de rentrer avec lui à Kerkav. Facile.

 

— Et on fait quoi, maintenant ? lâcha abruptement la fée.

— Tu n’as pas moyen d’attendrir l’une de tes cousines ?

Avenença y avait pensé, mais la pingrerie des fées n’était pas qu’une légende et elle doutait que la notion de fraternité ait encore un sens pour celles de la SNTF – entendre Société Nationale du TéléFéerique.

— J’en doute…

— Alors, il faut forcer le passage.

— Je vais essayer quand même… proposa la fée, avant de descendre vers les guichets chichement éclairés.

La fée du guichet attendait les clients derrière une vitre blindée. Elle lisait des magazines people dans lesquels les trolls rock stars et les princesses nymphes flirtaient sans honte, tandis que des lutins, journalistes sans scrupule, interviewaient de perverses naïades emprisonnées pour avoir assassiné l’une dix-huit maris, l’autre vingt-sept. Avenença s’approcha du guichet – une forte odeur d’ammoniaque lui donna des haut-le-cœur – et attendit que sa cousine daigne lui jeter un regard. Elle attendit. Longtemps. Très longtemps. Trop même. L’autre tournait les pages criardes de son magazine, imperturbable. Avenença commença à tambouriner des doigts sur la tablette du guichet.

Sans lever les yeux, la cousine prit la parole d’une voix nasillarde :

— Oui ? C’est pour quoi ?

— Euh… Bonjour… J’aurais voulu un billet pour…

— Nous n’avons pas de billet, désolée, madame.

— …

— Au revoir, madame.

— Vous êtes la fée du guichet, vous vendez bien des billets ?

— Oui, madame, nous vendons – la fée appuya ce dernier mot – des billets. Avez-vous de quoi en acheter un, madame ?

— Euh… non, mais…

— Alors, au revoir, madame.

— Mais…

— Je vous prie de laisser la place aux clients qui attendent, madame.

Surprise, Avenença se retourna. Personne. Indignée, elle braqua de nouveau son attention sur la guichetière.

— Mais je suis seule, ici !

— Bon, madame ! Vous me faites perdre mon temps. Je n’ai pas que ça à faire. Veuillez me laisser travailler.

Subitement, un énorme bras poilu passa dans le champ de vision d’Avenença et toqua sans ménagement à la vitre. Cette fois, la fée du guichet leva les yeux et sa bouche prit la forme d’un O de surprise. Elle ne se laissa pas démonter pour autant :

— Monsieur, je vous ordonne instamment de quitter les lieux, avant que je n’appelle la farfolice !

Le troll recula son bras et se retourna. Avenença eut un pincement au cœur. Elle n’était pas prête de retrouver son amoureux.

 

Soudain, Herbert fit volte-face et frappa la vitre blindée de ses deux énormes poings. Des échardes de verre volèrent partout. La fée du guichet hurla en portant les mains à ses joues décolorées. La main du troll empoigna le cou frêle de cette dernière. D’une voix sépulcrale, il demanda :

— Bonsoir, madame. Je voudrais deux billets pour la surface, première classe, je vous prie.

La fée tenta de faire lâcher prise à Herbert. Peine perdue.

— Si vous n’avez pas de quoi payer…

D’un geste nonchalant, le troll arracha la guichetière à son siège et l’emmena au-dessus du précipice que survolaient des cabines aussi vides qu’indifférentes.

— Vous disiez ? demanda-t-il suavement en desserrant un brin sa prise.

Avenença se permit un sourire à la vue des jambes de sa cousine qui battaient frénétiquement dans le vide.

Cinq minutes plus tard, elle se tenait avec Herbert devant le gnome contrôleur qui composta les deux billets chèrement acquis. Après avoir supplié le troll de l’épargner, la guichetière leur avait fourni les deux bouts de papier. Herbert l’avait tout de même balancée dans le précipice, après lui avoir arraché les ailes, avec comme seul commentaire : « elle n’était vraiment pas aimable. »

 

Ils grimpèrent dans la cabine aux parois métalliques nues. Une petite salamandre dispensait une légère lueur qui permettait tout juste à la fée de distinguer la silhouette massive de son compagnon. La cabine les emporta à vive allure et les plongea dans les ténèbres. Herbert, pensif, gardait le silence.

— Quelque chose ne va pas, Herbert ?

— Je suis stupide, grogna-t-il.

Avenença hésita à abonder dans son sens et préféra opter pour un sage mensonge :

— Mais non ! Tu es un troll très intelligent…

— J’aurais pu demander à la fée du guichet de m’ouvrir la lettre…

Un frisson parcourut l’échine de la fée. Elle décida de se taire.

 

***

 

Thomas dormait comme un bienheureux quand, soudain, des bruits étranges en provenance de la cuisine le réveillèrent. A tâtons, il chercha sa femme dans le lit et trouva la douceur de sa peau. Si elle était encore allongée à ses côtés, qui… Le jeune homme se redressa d’un bond, le cœur battant. Blandine remua et tendit un bras vers lui. Il s’en dégagea, se leva, enfila un caleçon et se dirigea avec force précautions vers la cuisine.

Il entendait des murmures. Deux individus au moins s’étaient introduits chez lui. Des remugles de moisissure et de vinaigre l’assaillirent. Il fit un détour par la salle à manger où il s’empara d’un lourd tisonnier. Puis, d’un bond, il pénétra dans la cuisine et brandit son arme improvisée. Là, il resta tétanisé.

 

Effectivement, deux personnes l’attendaient. Deux créatures, plutôt. Les plus improbables qu’il ait pu imaginer. L’une ressemblait à un singe au pelage verdâtre, avec des bras à la longueur disproportionnée. Deux yeux rouges surmontaient un nez écrasé et la chose fixait Thomas en découvrant deux rangées de dents pointues. Elle exhalait une odeur fétide de décomposition et de crasse. L’autre était Avenença.

Le jeune homme pensait sincèrement l’aider en lui conseillant un régime, un peu de sport et des habits plus mode. Mais comme d’habitude, elle n’en avait fait qu’à sa tête… C’était l’une des raisons pour lesquelles il l’avait quittée. L’autre, essentielle, était son obésité qui s’aggravait dangereusement. Avec quelques mois loin de lui, elle ne s’était pas arrangée : elle avait grossi – il ne pensait pas que ce serait possible – et ses chairs d’une pâleur cadavérique pendouillaient. Quant à son visage… Bouffi et ridé. Elle avait pris vingt ans.

Sa dernière pensée avant le choc qui lui fit perdre connaissance fut de se réjouir de s’en être débarrassé au profit de la mignonne petite Blandine…

 

***

 

— C’est lui ?

— Oui, répondit la fée d’une voix vibrante d’émotion, agenouillée auprès de son ancien amant dont elle caressait les cheveux.

— Bon, on l’emmène vite fait et après, tu m’ouvres la lettre. Mais avant…

Herbert fouilla du regard la cuisine d’une propreté repoussante. Nyctalope, il recherchait un endroit où l’humain aurait caché de l’or. Tout à coup, il eut une idée de génie :

— Tu dois pouvoir sentir l’or, non ? demanda-t-il à sa compagne.

— Euh… oui…

— Il y en a où ?

La fée se releva et huma l’air.

— Dans la pièce d’à côté, juste à droite de la porte…

Herbert quitta la cuisine et tomba sur un séjour si propet que cela le mit mal à l’aise. Il trouva sans mal une pleine poignée d’or dans un vide-poches en faïence et les fourra dans sa veste élimée. Une vraie petite fortune, qui pouvait lui permettre de payer ses loyers en retard et peut-être même changer de salamandre…

Il retourna sur ses pas, se saisit du corps inerte de l’humain qu’il fourra sur son épaule sans ménagement et attrapa la main de sa compagne pour la guider dehors. En passant le chambranle de la porte, la tête de l’amant heurta le bois avec un « bom » assourdi. Le jeune homme gémit. La nuit noire les accueillit et ils repartirent d’un pas vif à travers la campagne bretonne.

 

Au bout de quelques lieues, Herbert finit par décréter une pause. Sur son épaule, l’humain commençait à s’agiter. Le ciel pâlissait déjà. Le troll jeta l’amant par terre et se tourna vers la fée.

— Bien, maintenant, nous allons nous séparer. Mais d’abord, ma lettre…

Un bruit incongru l’interrompit :

— Agnagna !

Herbert regarda l’humain. Il se tenait assis par terre, la bouche grande ouverte, les yeux vitreux. Il se balançait mollement. Le troll comprit instantanément que le jeune homme avait la cervelle en bouillie. Herbert se raidit, certain d’entendre dans les secondes les hurlements d’horreur de la fée. Que nenni.

Celle-ci se jeta sur l’homme de sa vie en l’embrassant, à grand renfort de sanglots et de bruits mouillés. Il ne la repoussa pas et se contenta de balancements désordonnés.

— Oh mon Thomas ! Merci, Herbert, Merci ! Tu me l’as rendu…

Le troll réprima un ricanement. La bave dégoulinait sur le menton de l’idiot.

— Ma lettre ? rappela-t-il en sortant l’enveloppe d’une poche.

La fée s’éloigna de l’humain et s’empara du courrier. Elle le regarda un instant, haussa les sourcils en examinant Herbert, puis déclama simplement :

— Lettre, ouvre-toi !

Aussitôt, le sceau à l’effigie des fées fondit et dégoulina dans l’herbe. Avenença tendit la lettre à Herbert et retourna s’occuper de son amoureux.

 

Le troll la prit d’une main tremblante. Il retira de l’enveloppe une vieille feuille de papier jauni qu’il déplia en retenant son souffle. La lettre commençait ainsi :

 

« Ma chère amie,

 

Je vous remercie pour votre délicieuse recette de soupe au potimarron.

 

En retour et en témoignage de toute ma gratitude, vous trouverez ci-joint l’un de mes secrets les mieux gardés et les plus prisés. Nombreux sont ceux qui ont tenté de s’accaparer ce trésor. Je vous en confie aujourd’hui le secret, en gage d’amitié éternelle. »

 

Le cœur d’Herbert se mit à tambouriner follement. Il lut la suite avec avidité :

 

« Rien n’est plus facile que cela. Vous avez besoin de huit onces de noix de coco râpée et de quatre onces de sucre glace. N’oubliez pas non plus d’y adjoindre trois blancs d’œufs. Fouettez-les donc légèrement dans un saladier, jusqu’à ce qu’ils soient mousseux… »

 

La perplexité tomba comme une hache sur le crâne du troll. Il n’en croyait pas ses yeux. Il finit de lire la lettre, la tourna et retourna. Mais il ne trouva rien de plus que cette recette de cuisine et quelques mots baveux de bons sentiments en guise de salutations. Son estomac émit une plainte menaçante. Herbert se sentait soudain de fort méchante humeur. Il avait envie de hurler de rage. L’or volé à l’humain, bien que représentant déjà une belle somme, ne justifiait vraiment pas tous les risques encourus. Surtout s’il fallait payer les billets de retour de la fée et de son amant. A moins que… Intriguée, Avenença le regarda.

— Que t’arrive-t-il ?

— J’ai faim…

 

***

 

Teben montait les marches quatre par quatre. Il allait l’entendre, ce maudit troll. Et surtout, il allait en faire de la chair à pâté. Dans l’étroit couloir qui menait à l’appartement de Loire, l’ogre sentit une douce odeur de viande mijotée. Sa colère enfla en conséquence. Non seulement, le troll ne payait pas son loyer, mais en plus il se cuisinait de bons petits plats. Teben cogna à la porte.

— Entrez !

L’ogre ne se fit pas prier. D’une poussée, il délogea le battant de ses gonds.

— Teben ! Je suis content de te voir. Tu arrives juste à temps. Tiens, regarde sur la table, une bourse t’attend.

L’intéressé en resta ébahi. Herbert Loire touillait le contenu d’une immense marmite. Il s’était payé une nouvelle salamandre qui soufflait un puissant jet de flammes. Le fumet qui chatouillait les narines de l’ogre lui mit l’eau à la bouche.

— Où as-tu trouvé cette viande ? On dirait de l’humain avec… quelque chose.

Herbert Loire touillait consciencieusement le contenu du récipient avec une cuillère en bois à laquelle adhérait ce qui ressemblait à un voile diaphane.

— A la surface. Le plus dur, ça a été d’échapper aux farfoliciers. Tu veux goûter ?

FIN


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Vérité yoan h padines tome 1 et tome 2

2 Comments

  1. Amelie Piguet
    20/12/2019

    Cette nouvelle m’a plu. Cette aventure entre troll et fée dispose de beaucoup de détails qui permettent de s’immerger rapidement dans l’histoire et de laisser place à l’imagination

    Répondre
    1. Yoan
      21/12/2019

      Merci beaucoup pour ce retour très sympa 🤗
      N’hésitez pas alors à lire mon roman de Fantasy Vérité (https://bit.ly/VERITE) qui devrait vous plaire également 😉

      Répondre

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