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Les Mites de la Réalité – nouvelle de Fantasy

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Derrière un comptoir noirci de crasse, auréolé de dégoulinures, le barman – un énorme grizzli au poil roux et dru – essuie depuis cinq minutes un verre ébréché avec un torchon aussi gris que les murs tachés de salpêtre. Des bouteilles empoussiérées et des verres de toutes les contenances tiennent de guingois sur des étagères de travers. Certaines bouteilles tiennent même toutes seules, collées par la saleté, ou portées par un flux de micro-organismes noirâtres qui circulent librement sur le mur.

Herbert le troll tend son verre au barman.

— Acheuh… veux… encore une…

Le barman ne sourcille pas et s’exécute : d’un robinet en cuivre vert-de-grisé, il y verse une drôle de mixture verdâtre aux relents de fleurs.

— Chaime trop ça… le distillat de fées…

D’une patte griffue incertaine, Herbert apporte le verre à sa gueule garnie de crocs et avale une large gorgée, avant de le reposer sur le comptoir, auprès d’une vieille couverture mitée, élimée, à l’odeur méphitique de pangolin effarouché.

— Toi… Toi… Machin… T’es vraiment un ami…

Cela fait une bonne heure que Herbert cause au barman, qui l’écoute religieusement. Et pour cause, il n’est pas pourvu de la parole, ce que son patron estime être une aubaine du feu du diable. Le grizzly pose son ouvrage sur une étagère et empoigne un autre verre qui traîne sous le bar, puis il l’astique. De la pointe de sa langue, Herbert sent un bout de quelque chose entre ses dents imposantes : il y fouille d’une griffe démesurée et en retire un morceau diaphane et élastique. Un petit bout d’aile de fée, à croire qu’il manquait un filtre à l’alambic. Le troll le colle sous le comptoir, ni vu, ni connu, et il reprend une lampée d’alcool fleuri.

Herbert traverse une mauvaise passe. Sa vie a basculé en un rien de temps, quand une blague au goût douteux l’a envoyé directement au chômage. Et dans les royaumes du téléféérique, le chômage, ça ne pardonne pas, ce n’est ni partiel, ni temporaire. Il avait eu tellement de mal à trouver ce boulot pépère ! Le troll en gâche ses dernières pièces d’or pour oublier sa situation déplorable, et cela fait vingt-huit jours qu’il n’a pas dessaoulé. Comme une bonne partie de l’humanité.

Vingt ans plus tôt, il avait acquis des responsabilités dont il s’acquittait avec professionnalisme à défaut de passion. La préservation de la Réalité lui incombait : il devait lui éviter tout accroc, l’aérer pour qu’elle ne sente pas mauvais, la nettoyer, même, parfois.

11/09/2001 : sa première mission majeure. Ces imbéciles d’humains qui se castagnent pour de la Religion. Herbert ne comprend pas ce concept de Religion, mais  il lui a bien fallu réparer les accrocs causés par ces deux avions encastrés dans des tours. Ce n’était pas trop compliqué : l’opération était brutale, localisée, et les mites de réalité ne s’étaient pas vraiment cachées, tant personne ne le prenait au sérieux, lui, Herbert le troll. Il leur en avait fait baver pour la peine, mais pas assez, car…

Septembre 2008 : rebelotte, sur fond d’emprunts toxiques. Ah, ça, un emprunt, Herbert, ça lui parle ! Ne surtout jamais rien emprunter aux fées : elles le font rembourser au centuple, le pire taux d’usure de l’univers connu. Tiens, de penser à ces pestes, le troll reprend une gorgée. Il espère qu’elles ont apprécié le passage dans la colonne à distiller. Ces emprunts toxiques, c’était une idée de génie des mites. De quoi entacher le tissu de la Réalité en de multiples points qui se sont étalés comme des moisissures. Il lui avait fallu un peu de temps, mais il avait réussi à tout nettoyer, à force de persévérance, de détergents et d’huile de coude. Quelques humains remis à leur place, aussi. Quand il avait retrouvé les mites, elles se marraient de leur bonne blague. Après son passage, ça ne rigolait plus.

Janvier 2020 : les mites de réalité ont sorti le grand jeu. Elles ont profité de la bêtise humaine pour véhiculer la pire artillerie biologique, la solution ultime contre l’humanité, l’Arme de Destruction Massive qui avait manqué en 2001.

L’INCERTITUDE.

L’humanité a sombré dans l’INCERTITUDE la plus totale. Pas quelques individus isolés, plongés dans une noire dépression. Non… Avec une synchronisation des plus habiles, les mites ont fait plonger la majorité des Hommes de tous les continents dans la peur, presque tous en même temps. Sacrée coordination qui a pris Herbert au dépourvu. Quand il a voulu réparer en Chine, il a cru pouvoir contenir le travail de sape des mites.

Las ! Elles en profitèrent pour frapper en Europe : l’Italie se déchirait avant même qu’Herbert n’y parvienne. Quand il a commencé à repriser l’Italie, l’Espagne et la France s’effritaient. Herbert a vu le tissu de la Réalité se piquer de trous qui s’agrandissaient plus vite qu’il ne pouvait agir. Quand les Etats-Unis se sont délités, il a laissé tomber.

L’espoir forme la trame de la Réalité, et avec une humanité désespérée, le tissu de la Réalité ne peut que s’effilocher. Malgré sa cervelle embrumée d’alcool féérique, le troll se fait la réflexion qu’en attaquant le futur de l’humanité plutôt que son présent, les mites ont joué une très belle partie. Echec et mat. Son regard aviné tombe sur la vieille couverture posée sur le comptoir. Un vrai cauchemar. Une Réalité viciée, trouée, tachée, usée jusqu’à la trame de l’espérance. Mitée. Les mites, ces fées déchues, planquées dans les hautes sphères, qui doivent bien se marrer à l’heure actuelle, pendant que Herbert sombre dans l’alcoolisme, et l’humanité à sa suite.

Le grizzli roux essuie inlassablement son verre, avec un bruit de succion hypnotique. Herbert lève vers lui ses yeux rouges et larmoyants. Le barman continue comme si de rien n’était, le silence ne le dérange pas plus que les monologues de ses clients. Le troll regarde de nouveau la Réalité. Non, échec, mais pas mat : il n’a pas dit son dernier mot. Et puis, en ce moment, il n’a que ça à faire…

***

Herbert regarde la plaque cuivrée qui orne la porte : T. Bone, détective privée. Il paraît qu’elle est la meilleure… Il toque et une voix féminine l’invite à entrer. Le troll découvre un appartement-bureau au rangement douteux : de la vaisselle traîne sur une table ronde, dans un coin, et un bout de couette rouge dépasse d’une armoire-lit escamotable. Sur les murs, peu de décoration : juste un cadre photographique avec trois jeunes filles blondes et ailées, et une coupure de journal du KERKAV HERALD. Au milieu de la pièce trône un vieux bureau métallique, occupé par un téléphone vintage en bakélite.

Herbert découvre Tabatha Bone, assise sur trois rehausseurs empilés, derrière le bureau. Elle est minuscule, ce qui est normal pour une fée. Blonde, menue, belle et appétissante. Le troll se passe la langue sur les lèvres et il se retient de baver.

— Bonjour Monsieur, en quoi puis-je vous être utile ?

Monsieur. Herbert n’a pas l’habitude qu’on l’appelle Monsieur et il ne sait pas s’il doit être flatté ou vexé.

— ‘Jour. Voilà, tissu, réalité…

Et il jette sa couverture mitée sur le bureau. La détective opère un mouvement de recul tout en se pinçant le nez, mais son regard très professionnel scrute la masse informe et infâme.

— Ah… fait-elle.

— Hmm.

— C’est fâcheux.

— Grmble.

— Vous êtes le Gardien de la Réalité ?

— Mouais.

— Bon, je comprends mieux, c’est pour cela qu’on ne peut plus sortir de Kerkav pour aller chez les humains. Que puis-je faire pour vous ?

— Euh… Sauver… Réalité…

Herbert se charge alors d’expliquer à la détective son rôle de gardien : préserver le tissu de la Réalité. Il lui révèle les attaques inlassables des mites et le fait qu’elles ont investi toutes les sphères du pouvoir des hommes, avant de répandre peur et incertitude sur la Terre. Juste pour se marrer. Le troll en éprouve une fatigue incommensurable : cela fait très longtemps qu’il n’a pas tant parlé à jeun.

— Hommes… Confinés… Désespérés… Le tissu… déchiré… Faut… tuer… mites…

Les doigts de la fée tambourinent sur son bureau, cliquetis léger et agaçant. D’un coup, Herbert se demande ce qu’il fait là et pourquoi il n’a toujours pas croqué cette Tabatha. Il aimerait avaler une lampée de distillat de fée.

— Je pense que je peux vous aider, conclut la détective.

***

Une soirée mondaine se tient dans les quartiers huppés de haute sécurité, au cœur de Kerkav. Le salon de réception est d’une blancheur immaculée, du sol au plafond, en passant par les nappes et la décoration sculpturale. Les plats sont en argent, les couverts également. Au centre du salon se tient une table ronde à la blancheur éclatante, sur laquelle étincellent des monceaux de pièces d’or. Une centaine de tas, répartis équitablement et protégés par un cordon de sécurité blanc attaché à des poteaux d’argent.

Une centaine de fées volettent autour du cordon, avec des yeux avides dardés sur l’or. Car tout le monde sait que les fées vouent une véritable passion à l’or. Donnez à une fée une salle blanche à la propreté virginale et un tas d’or à compter, recompter, re-recompter, et cette fée sera heureuse pour l’éternité. Tabatha, vêtue d’une robe blanche, s’occupe de faire le service. Elle n’est pas des leurs et n’existe donc pas à leurs yeux. Elle peut entendre leurs commentaires réjouis sur la situation :

— Ah, ces humains, fait une fée aux yeux légèrement bridés. On pourrait vraiment leur faire faire n’importe quoi ! Les miens sont d’une obéissance sans limite.

— Les miens m’aiment plus que jamais, ils vont me ré-élire, rétorque une fée pourvue d’une moumoute blonde sur le crâne. Qu’ils sont bêtes…

La plus jeune fée de l’assemblée se met à rire :

— Tous les quinze jours, je leur dis qu’il y en a encore pour quinze jours. Et ça marche ! ÇA MARCHE ! AH AH AH !

Tabatha serre les dents. Il lui a fallu beaucoup de force de persuasion pour convaincre la farfolice de convaincre le Grand Conseil des Fées de lancer une invitation à ces fées dissidentes. Aucune fée ne souhaite gâcher du bon or, et encore moins le partager avec ses sœurs. Mais quand le directeur général de la farfolice, Tom Rillets, a présenté Herbert et son tissu de la Réalité tout mité, les fées ont pris peur : si la Réalité se déchire à ce point, la salissure risque de les contaminer. Et peut-être même que l’or en viendrait à disparaître. A grand renfort de grincement de dents, le Grand Conseil a accepté de taper dans son trésor pour convoquer cette assemblée de mites qui ont fait le choix de vivre parmi les Hommes.

La porte s’ouvre et Tom Rillets apparaît, immense, imposant, vêtu de son éternel imperméable beige, de son chapeau en feutre à la Blues Brothers et de lunettes de soleil. Les fées détournent un instant les yeux de l’or, observent avec dédain le nouvel arrivant, avant de reprendre la surveillance des tas étincelants. D’une voix grave et puissante, le directeur de la farfolice annonce l’ouverture du comptage et accompagne sa parole d’un geste : il défait le cordon de sécurité blanc. Aussitôt, toutes les fées présentes se jettent sur le butin, à l’exception de Tabatha qui accompagne Tom à l’extérieur.

— Avec toute cette richesse, elles en ont bien pour six mois à compter et recompter, se réjouit Tabatha.

— Probablement davantage si on les nourrit et qu’on leur rajoute quelques pièces de temps en temps. Toujours aussi efficace, Tabatha…

Sur le plateau télévisé de VDM TV, le présentateur est très mal à l’aise. La nouvelle est tombée avec une brutalité inouïe : l’ensemble des dirigeants influents de la planète ont disparu. Pouf, comme ça, sans aucun signe avant-coureur, sans un mot. Pire pour le journaliste présent sur le plateau, cette information ne semble émouvoir personne. Pire encore, la situation semble même s’améliorer pour la populace qui sort peu à peu de sa torpeur et de son confinement. Il n’y a plus de grand politique à interviewer, plus d’informations, de contre-informations, de petites phrases assassines. Bref, les dirigeants du monde ont disparu, et tout va bien. Sauf pour VDM TV : le bonheur des uns fait le malheur des autres.

Herbert a retrouvé son chez-lui. Il cuisine sur son fourneau, alimenté par une fringante salamandre. Un bon plat mijoté répand une odeur prometteuse. A l’aide d’une manique aux motifs floraux, le troll ouvre sa marmite, touille un peu, s’enivre des vapeurs appétissantes, puis il ordonne à la salamandre d’abaisser un peu son feu. Derrière lui, monté sur un métier à tisser, le tissu de la Réalité, réparé, nettoyé, est resplendissant, luisant d’espoir. Les mites sont toujours en train de compter.

« Ce n’est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu’il faut espérer les résoudre » – citation qui serait attribuée à Einstein, et si ce n’est pas le cas, c’est quand même joliment bien dit.

FIN


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