On peut écrire de tout… mais pas pour n’importe qui !

Ce billet, c’est un peu un coup de gueule contre la bienpensance réactive et exacerbée.

Bah ouais, y a pas très longtemps, j’ai reçu un avis “mitigé” sur Amazon pour Le Parfum de la Violette, dont voici l’extrait qui m’a fait bondir :

(…) (Je mets d’ailleurs là une parenthèse, car j’ai tiqué à quelques reprises sur certaines phrases… Je note par exemple (il y en a quelques autres du même acabit), pp.203-204 : “Le quartier de la Gare du Nord n’est pas celui que Claude préfère, loin de là : les magasins aux enseignes écrites en indien ou en arabe lui donnent l’impression de ne pas être chez lui.” Si encore Claude s’exprimait à la 1re personne du singulier, les choses seraient claires et nettes, on saurait qu’on est dans ses pensées en tant que personnage. Mais en présence d’un narrateur extérieur, et la phrase étant ce qu’elle est, on est moins certain de qui s’exprime : le personnage à travers ce narrateur limite indélicat, ou l’auteur lui-même ? C’est en tout cas bien ambigu, et c’est dommage.) (…)

D’une part, je me sens sali : ce texte me prête des opinions que je ne partage pas, qui ne sont pas moi. A la limite, je peux passer outre ce petit souci égocentré.

Mais d’autre part, cela rejoint une tendance croissante à la bienpensance qui oblige à gommer de toute œuvre artistique en général – littéraire en particulier – les ambiguïtés de l’humanité, tous les termes devenus politiquement  incorrects. Pire : utiliser un terme “interdit” ferait de l’utilisateur dudit terme un partisan prosélyte de la cause interdite.

Bah non, et pour deux raisons que je vais développer :

  1. La Dramaturgie est là pour décrire tous les aspects de la “vraie vie”
  2. Dénoncer et interdire, c’est la pire des luttes

 

La Dramaturgie est là pour décrire tous les aspects de la “vraie vie”

Ce sujet va intéresser plus d’un auteur (en herbe ou pas) car il rejoint la question du “show, don’t tell“. Ce commentaire Amazon trahit déjà une méconnaissance grave de la Communication interpersonnelle.

Le sens des mots n’est pas immuable, et je ne parle pas à l’échelle d’un siècle : je parle à l’échelle d’une heure. Par exemple, certaines insultes peuvent être utilisées de façon tout à fait affective (bâtard, pouffiasse, tocard, …) et l’instant d’après reprendre leur valeur d’insulte.

De la même façon, des générations de psychologues ont dû gérer des situations où une mère dit à son enfant qu’elle l’aime, alors même que l’enfant se sent détesté… et parfois à raison.

Le point commun de ces exemples, c’est l’importance du non-verbal et du contexte des mots. Vous savez très bien que dire à quelqu’un “tu es malin.e”, cela sera interprété différemment en fonction du ton de la voix, du sourire en coin, de la situation. Dans certains cas, ce sera un compliment. Dans d’autres, ce sera insultant. Faut-il retirer ce mot du dictionnaire au motif qu’il peut être insultant ? Je ne crois pas. Dans la “vraie vie”, le sens des mots est bien plus subtil que ce qui est écrit dans le dictionnaire.

Ce commentaire sur Le Parfum de la Violette me gêne également car le lecteur n’a pas été au-delà des mots et n’a saisi ni le contexte littéraire ni le concept même de Dramaturgie (qui est là pour singer la “vraie vie”). Il m’a confondu brutalement avec l’indélicat Claude, ce qui est assez vexatoire : je n’ai sans doute pas réussi à contextualiser suffisamment le personnage #MeaCulpa

En même temps, confondre un personnage et son auteur, c’est idiot, cela revient à confondre le message et le messager. Tuer symboliquement le messager ne change en rien la teneur du message. Reprocher à un auteur de mettre en scène un salaud ne diminuera en rien le nombre de salauds sur terre.

‘His majesty hates bad news.’

Si vous avez un roman en forme de propagande déguisée, avec un seul personnage aux convictions douteuses de votre point de vue… Bon, Ok, c’est PEUT-ETRE le point de vue de l’auteur. Mais :

  1. c’est rare
  2. ce n’est pas certain non plus, cela peut être une dénonciation maladroite ou une volonté de buzz
  3. ça saute aux yeux et si tu le lis, c’est que tu le veux (vaux ?) bien

Dans la majorité des romans, il y a des gens bien et des salauds, exactement comme dans la vraie vie. La dramaturgie est là pour dépeindre cette vraie vie. Les Claude en font partie et jamais je ne les supprimerai de mes romans, quand bien même on m’accusera de partager leurs opinions.

 

Dénoncer et interdire, c’est la pire des luttes

Autre sujet de psychologie : depuis son plus jeune âge, tout être humain chercher à préserver sa liberté de choix, son auto-détermination. Ça commence tôt, vers deux ans avec le fameux âge du NON (on appelle ça la réactance). Et en fait, ça ne se termine jamais.

Un exemple tout bête : vous voyez les toilettes communs sur le lieu de travail ? Cet endroit bucolique où tôt ou tard apparaissent des affiches magiques. Ces affiches qui prônent une certaine propreté des lieux, sur un ton plus ou moins autoritaire. Franchement, vous pensez qu’il y a UN mec, un jour, qui a vu une telle affiche et qui s’est dit :

“Ouah ! C’est une révélation ! Je ne savais pas qu’il fallait bien viser et nettoyer à côté quand on se débrouille mal. Personne ne m’avait jamais expliqué ça… Je sors grandi de cette séance, je ferai mieux la prochaine fois.”

Y a des gens qui vendent ce genre d’affiches… Si si !

 

En fait, il y a deux grandes familles de réactions face à ces affiches :

  • le “rien à battre” (les gens propres resteront propres, les dégueu resteront dégueu)
  • le “ah tu le prends comme ça ?” qui va exacerber les réactions… et potentiellement amplifier le phénomène

Bref, cette affiche ne sert à rien sur le plan opérationnel. Son seul intérêt, c’est l’évacuation émotionnelle de la personne heurtée qui a créé cette affiche. Cela fait du bien au moral, donne l’impression de faire “quelque chose”, manifeste l’agacement et tout. Mais par rapport à l’objectif de propreté, autant pisser dans un violon (!). D’ailleurs, plus les comportements perdureront et s’amplifieront, plus les affiches vont fleurir et devenir désagréables. Et plus les comportements perdureront et s’amplifieront… #CercleVicieuxDeOuf

La littérature offre cette possibilité extraordinaire : elle permet de décrire TOUS les comportements de l’être humain, elle permet au lecteur de toucher un autre point de vue et donc d’amener de la nuance. Le totalitarisme qui consiste à supprimer de la littérature (et de tous les arts) les comportements ambivalents pour des raisons bienpensantes déclenche au final le renforcement de ces comportements (et c’est la route toute tracée vers la France totalitaire de AAA). C’est triste, d’autant que cela conduit à l’exact inverse de ce qui était souhaité par les tenants de la bienpensance.

Je préfère caractériser un Claude – avec qui je ne partage pas grand chose – dans tous ses aspects – il est raciste, il va aux putes, … – et montrer son côté pathétique sans moralisation : cela lutte contre ces comportements bien plus efficacement qu’en les dénonçant (au passage, je montre à la fin du roman, qu’il y a à la fois une sorte de karma et une possibilité de rédemption mais #NoSpoil). Pour cela, il faut prendre du recul sur ses émotions idéalistes, il faut retarder les réactions de rejet exacerbées au motif que des valeurs (personnelles) sont bafouées. En la matière, la Blood Saga de Lily Padioleau est symboliquement très enrichissante

Je n’aime pas bosser pour rien et ne ferai donc jamais d’affiche pour expliquer aux mecs qu’il faut bien viser le trou #MétaphoreDeLaMortQuiTue

 

Voilà voilà. Coup de gueule terminé, on va retourner écrire en continuant à mettre en scène des salauds !

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